Accueil Le livre Mercator Ressources numériques complémentaires du livre Mercator 12e éd. Concevoir des livres adaptés aux marchés locaux : retours d’expérience d’Hachette Livre International

Mercator : Algérie, Maroc, Tunisie : quelles sont les langues de l’enseignement ?

Jean-Michel Ollé : Les élèves dans ces pays sont confrontés très tôt à un environnement linguistique complexe.
Depuis les années 1980, la langue officielle de l’enseignement primaire et secondaire, quelle que soit la matière, est l’arabe classique. Ce n’est donc pas la première langue courante des enfants, familiarisés d’abord à l’un des arabes dialectaux ou à la langue berbère. L’enseignement du français, qui apparaît très tôt dans les cursus, est mis en œuvre avec plus ou moins de volontarisme selon les pays.
À l’entrée dans l’enseignement supérieur, les élèves devenus étudiants doivent passer d’un enseignement en arabe à un enseignement, notamment scientifique, majoritairement en français. Le français reste également la langue des affaires et des échanges commerciaux.
La transition est loin d’être aisée.

Mercator : Quelle est l’organisation de l’enseignement entre secteur public et secteur privé ?

Jean-Michel Ollé : Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie favorisent le développement de l’école privée pour répondre à des déficiences de moyens. Le secteur privé devient un business à part entière, tiré par la demande des classes moyennes. Le marché du privé comprend également les cours particuliers après l’école.
En Tunisie cependant, au lendemain de la Révolution de 2010-2011 en faveur d’un renouveau démocratique, les salafistes les plus radicaux ont usé de leur influence pour promouvoir un système éducatif qui risque de remettre en cause les valeurs communes partagées par l’enseignement public et privé.

Dans l’enseignement privé, toutes les disciplines sont enseignées à la fois en arabe et en français, ce qui constitue une lourde charge de travail pour les élèves.

Mercator : De quelle manière les structures étatiques se sont-elles impliquées dans le marché de l’édition scolaire ?

Jean-Michel Ollé : L’implication de l’État varie selon les pays du Maghreb.

  • Maroc
    Au Maroc, les années 1990 ont vu l’ouverture du marché de l’édition scolaire à l’édition privée. Les éditeurs doivent répondre à des « Appels à propositions » sur la base des nouveaux programmes liés aux réformes. Les investissements éditoriaux sont importants, puisqu’il s’agit de soumettre un produit fini qui sera examiné par la Commission d’agrément avec une première sélection d’éditeurs par discipline et par niveau. L’accès à l’éducation étant une priorité nationale, le prix de vente final d’un manuel se situe entre 10 et 20 dirhams (1 à 2 € environ).
    De nombreuses maisons d’édition locales ont su développer des ouvrages de qualité.
  • Algérie
    Les années 2002-2003 marquèrent une courte période d’ouverture des marchés aux éditeurs privés. Les éditeurs ayant bénéficié de cette ouverture sont restés présents. Aujourd’hui, si l’Office national des Publications scolaires (ONPS) détient le monopole de la production et de la diffusion du manuel scolaire, de nouvelles tentatives d’ouverture aux éditeurs privés se font jour. Alger est également influente par la tenue annuelle d’un Salon international du livre.
  • Tunisie
    En Tunisie, le secteur du livre scolaire dépend du Centre national pédagogique (CNP) qui relève de l’État. La qualité des ouvrages éditée par le CNP est reconnue. Le marché du livre scolaire tunisien se caractérise également par la présence de nombreux petits éditeurs, spécialisés dans le parascolaire.

Mercator : Quelles sont les modalités de collaboration d’Hachette Livre International avec les acteurs locaux du marché du livre scolaire, tant en terme de conception des ouvrages que de diffusion ?

Jean-Michel Ollé : Hachette Livre International, filiale d’Hachette Livre, réalise beaucoup de coédition avec des partenaires locaux, selon trois modèles de partenariats distincts :
- Partenariats avec des éditeurs privés locaux (ex. : co-investissement sur les frais de création de l’ouvrage) ;
- Création de sociétés filiales (ex. : la Librairie Nationale, filiale d’Hachette Livre) ;
- Partenariats avec la structure pédagogique référente du Ministère.

En dehors de cette activité éditoriale, Hachette Livre International a une activité de diffuseur. Hachette Livre International est le premier exportateur de livres français à travers le monde.

Mercator : Quels sont les critères d’adoption d’un livre par les structures étatiques ?

Jean-Michel Ollé :
- Dans le secteur public, le processus d’adoption est similaire au Maroc, en Algérie et en Tunisie : le manuel est soumis à une commission d’agrément qui déclare sa validité ou son interdiction totale. Les critères sont objectifs : ils s’attachent à la qualité du livre et de la pédagogie.
- Dans le privé, les livres sont choisis par les directeurs d’établissement. La prescription du livre officiel du programme se complète de l’achat courant d’un autre livre conseillé aux familles par l’établissement.

Mercator : Les ouvrages sont-ils vendus en B to B ou en B to C ?

Jean-Michel Ollé : Au Maroc, les livres scolaires sont achetés par les familles, mais des commandes peuvent également être financées par le Roi du Maroc.
Même situation en Tunisie, et en Algérie où une partie des manuels scolaires du public est cependant prise en charge par l’État.

Mercator : Au sein d’Hachette Livre International et sur le marché de l’édition scolaire, quel est le positionnement de chacune des marques Édicef, Hatier International et Hachette Livre International ?

Jean-Michel Ollé : Les marques Édicef et Hatier International publient des manuels et des ressources pédagogiques spécialisées par matière et par pays.
- L’activité éditoriale d’Édicef est orientée sur l’Afrique subsaharienne, le Liban, le Vietnam et l’océan Indien.
- Celle d’Hatier International est adaptée aux contextes nationaux et aux besoins des enseignants d’Afrique, du Maghreb et des DOM-TOM.
Aujourd’hui, « Hachette » a une très forte notoriété dans les pays cités, d’où la promotion d’Hachette Livre International (HLI) également en tant que marque.

Mercator : Comment s’organise la création éditoriale d’un manuel dans un objectif d’adaptation aux marchés locaux ?

Jean-Michel Ollé :

  • Place des auteurs
    La qualité d’un livre dépend d’abord de la qualité de ses auteurs. Dans les trois pays étudiés – le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, les auteurs de nos livres sont tous des auteurs « nationaux », avec une forte expertise.
  • Contraintes des méthodes pédagogiques
    Si l’innovation dans les méthodes pédagogiques peut être perçue comme une solution pour remédier à des difficultés plus structurelles (sureffectifs, équipement des classes, coût de la formation des enseignants, etc.), certaines méthodes pédagogiques peinent à montrer leur efficience. Aujourd’hui, les ouvrages scolaires pour l’Afrique francophone doivent suivre l’ « Approche par intégration des acquis », une des formes de « l’Approche par Compétences » (APC) introduite à des rythmes variables à partir des années 1995 dans ces pays. Cette méthode pose un double défi : rendre le jeune élève capable d’adopter une attitude réflexive sur son propre apprentissage et illustrer cette acquisition de compétences dans la résolution d’exercices censés rendre compte de situations de la vie quotidienne souvent alambiquées. Des remises en cause de ce modèle, notamment au Maroc, se font jour.

Mercator : Quels sont facteurs à prendre en compte pour le développement du numérique scolaire en Afrique ?

Jean-Michel Ollé : Contraintes logistiques, difficultés budgétaires des familles, vertus pédagogiques du numérique pour l’apprentissage des langues, pour la dynamique participative de classes nombreuses et l’évaluation des connaissances : le numérique paraît presque avoir été conçu pour l’Afrique.
Mais son développement est encore freiné par la question des infrastructures et l’absence de financement de vrais programmes d’expérimentations pédagogiques du numérique.

- En termes d’infrastructures, la couverture internet se développe très rapidement, mais les réseaux électriques peuvent être déficients et la maintenance des matériels reste un enjeu important.

- Pédagogiquement, la perception courante du numérique comme un outil au service d’une « pédagogie différenciée » n’est pas encore une priorité dans les modèles éducatifs de l’Afrique francophone. Le lancement de vrais programmes d’expérimentations du numérique en milieu scolaire permettrait d’engager l’investissement des bailleurs de fonds sur la base de résultats analysables.
La formation des enseignants reste par ailleurs prioritaire pour accompagner ces déploiements.

- En termes de ressources numériques scolaires, Hachette Livre International et ses marques éditoriales proposent une gamme de contenus et de services. Notons également la présence du site compagnon « Top Savoir », le répétiteur numérique en ligne pour les élèves du primaire : fiches de révision, exercices pour tester ses connaissances et suivre la progression de ses scores.

- En termes d’offres numériques pour les adultes, l’un des enjeux majeurs pour l’Afrique sera de proposer des contenus « mobiles » qui capitaliseront sur l’usage « utilitaire » du téléphone comme moyen d’accès à des services autrefois dispendieux en énergie humaine : m-banking pour envoyer de l’argent, services pour suivre les cours des marchés, etc. En Afrique, le marché des « smartphones » se développe à vitesse croissante. L’analyse des besoins de la vie quotidienne reste donc une excellente est donc une source d’inspiration pour proposer des services « utiles », y compris en éducation.

© Dunod Éditeur, mai 2014

Mots-clés : édition scolaire (2), marketing du livre (2)

 

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